« Il est parti serein, las d’attendre pour retrouver Gaby, l’amour de sa vie », indique Philippe Cholet, président de l’association franc-comtoise « Ceux de Rawa Ruska », du nom du camp « de la goutte d’eau et de la mort lente » comme l’a surnommé Churchill et où Maurice Pèpe, décédé ce dimanche à l’âge de 99 ans, a été interné en 1942.

Né le 24 mai 1918 au Russey, deuxième d’une fratrie de quatre garçons, il a 15 ans lorsque ses parents emménagent à Seloncourt. Deux jours plus tard, en cette messe de minuit 1933, une jeune fille de 14 ans enfreint les conventions pour venir communier à ses côtés. Il s’agit de Gaby (pour Gabrielle), qui l’accompagnera toute sa vie et au-delà. « On ne s’est jamais disputés, on s’aimait… », confiait Maurice Pèpe en évoquant le souvenir chéri de celle avec laquelle il a vécu « plus de 50 ans de bonheur » jusqu’à son décès en 1997.

« Jeune, j’aurais aimé être avocat »

Seule parenthèse pour ce couple fusionnel, « marié en 1940, j’ai eu douze jours de perm’, puis cinq ans de voyage de noces… mais seul ! », résumait Maurice Pèpe qui, fait prisonnier après avoir servi sur la Ligne Maginot, s’évadera à cinq reprises des stalags allemands. Les premières fois avec la complicité de Gaby à laquelle il écrivait des lettres codées (de minuscules trous d’épingles signalant les lettres clé) afin qu’elle lui envoie cartes et boussole (messages dont certains sont archivés au musée de la Résistance et de la Déportation de la Citadelle de Besançon, avec le manuscrit de Maurice Pèpe sur cette période, « Liberté, Dignité était ma devise »).

Après la guerre, où Gaby de son côté a fait de la Résistance en transportant des armes, le couple s’installe en 1948 à Besançon. Après avoir travaillé chez Peugeot (« jeune, j’aurais aimé être avocat, défendre la veuve et l’orphelin. Seulement j’ai appris que Peugeot avait besoin de moi »), Maurice vient de trouver un emploi chez Bourgeois.

Syndicaliste dans l’âme (« à l’époque, c’était la CFTC »), il crée un groupement d’achat : « On faisait venir du poisson toutes les semaines de Dunkerque. C’était avantageux. Et même Madame Bourgeois envoyait sa bonne en chercher ! »

Reste que son caractère ne plaît pas au patron. « Je suis content de votre service mais j’en ai marre que vous soyez toujours en train de défendre tout le monde », lui dit-il un jour en lui donnant « trois mois pour changer ». L’après-midi même, Maurice Pèpe demande son compte. Désormais blacklisté, il finira non sans mal à trouver une place à Thise où il restera jusqu’à son départ en retraite à 57 ans (« au lieu de 67 ans, grâce à un décret sur les anciens déportés »).

Depuis ? Maurice Pèpe passait beaucoup de temps à lire : « C’est un besoin pour moi. J’ai toujours été comme ça. Gamin, je souffrais de ne pas avoir à lire. » Son quotidien était également rythmé par les visites de proches et amis. À commencer par celles de Corinne. « On l’a eue en garde alors qu’elle avait deux mois, aujourd’hui elle est mariée, elle a trois filles dont l’aînée a 18 ans et elle est toujours là, je suis le tonton ! », se réjouissait-il.

Restait, depuis 1997, cette plaie ouverte de la disparition de Gaby. Dans l’un de ses poèmes qu’il lui avait consacrés depuis, Maurice Pèpe avait écrit : « Un jour viendra, où j’aimerais t’entendre dire comme avant,’’Je t’attendais’’. » Ce jour est arrivé, dimanche dernier.

Ses obsèques auront lieu ce mercredi, à 14 h 30 en l’église Saint-Louis de Montrapon, puis au crématorium de Saint-Claude, à Besançon. Nos condoléances.

 

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Le 19 juillet 2017

Hommage à Maurice Pepe

 

Maurice Pepe vient de nous quitter et au nom de l’association Bourgogne Franche Comté Ceux de Rawa Ruska et leurs descendants, je me permets de prendre la parole pour rendre hommage à cet homme, un de ces anciens du camp 325, un de ces soldats français prisonniers de guerre en juin 40 après de rudes combats, prisonniers mais réfractaires, résistants à l’ordre nazi, déportés en Ukraine à partir d’avril 42 dans le triangle de la mort où la Shoah par balles côtoyait Belzec, Sobibor et Auschwitz.

J’ai rencontré Maurice Pepe en 2005 après un voyage en Ukraine sur les lieux de ce camp.

Je lui montrai les photos prises sur place et je voyais du doute dans son regard m’indiquant qu’il ne reconnaissait pas l’endroit.

J’étais un peu déçu, à la découverte de cet homme, de son parcours et puis tout a coup, il me dit : « ah oui ça y est j’y suis, à l’époque il n’y avait plus d’herbe, car on la mangeait… ».

J’ai appris à connaitre Maurice Pepe lors de visites régulières parfois longues où nous prenions le temps de parler, d’échanger, de débattre, voire de philosopher. Et puis au moment de le quitter il se livrait un peu plus, donner une anecdote  sur sa vie dans ce camp, sur son histoire.

Maurice était humble, plein de pudeur, soucieux de rester modeste.

Une radio locale lyonnaise radio canuts a réalisé 6 cd d’entretiens avec « Maurice Pepe, soldat valeureux prisonnier rebelle ». Alors que je m’ouvris à lui de ne compter que 3 évasions sur celles qu’il entreprit, il répondit qu’il ne voulait pas donner l’impression de se vanter…

Oui, il a refusé de se soumettre, oui il s’est évadé (tant de fois) mais disait il «  En fin de compte je n’ai fait que ce que je devais faire et puis la plus à plaindre, c’était Gaby qui n’avait pas de nouvelles de moi ».

Sur près de 1,6 million de prisonniers de guerre, quelques dizaines de milliers refusèrent de se soumettre et résistèrent par le refus du travail, le sabotage et l’évasion. Ils furent plongés dans une répression féroce et dans l’innommable de la Shoah par balles.

Maurice Pepe en fut, comme Pierre Bedel qui nous a quitté récemment et Claude Faivre de Sochaux.

Avec lui, c’est le dernier de nos anciens  qui s’en va et qui nous laisse, nous descendants, avec notre devoir de mémoire pour ceux qui obtinrent le statut d’internés résistants

L’histoire de Rawa, des rawas est peu, mal connue et donc mal reconnue.

Maurice Pepe fut de ceux qui ont soutenu le nécessaire travail historique à mener pour mieux asseoir les connaissances quantitatives et qualitatives de leur histoire. Il se réjouissait des travaux que nous sommes en train d’entreprendre avec d’autres régions amies à ce sujet.

Mémoire de ces hommes, de leurs actes, mémoire de leurs valeurs, de leur force de caractère.

Maurice Pepe était un homme simple, un homme du peuple.

Il aurait voulu être avocat mais « Mr Peugeot a eu besoin de moi » disait-il.

Sa devise était Liberté Dignité, il en fit le titre d’un manuscrit où il raconte sommairement  sa guerre.

La devise était incarnée chez cet homme.

C’était un caractère qui déclara aux autorités allemandes qui proposaient en accord avec Vichy que les prisonniers de guerre choisissent le statut de « prisonnier libre » qui en a tenté certains: « vous m’avait fait prisonnier faut me garder. Si vous ne me gardez pas je me sauve et même si vous me gardez je chercherai à m’évader »…

C’était une force de caractère comme pour trouver l’énergie de se sortir seul d’un étang gelé dans lequel il était tombé une nuit au cours d’une de ses évasions dans le nord de l’Allemagne : « je ne pouvais pas mourir là, ils auraient gagné »…

Un caractère fort aussi plus tard dans sa vie professionnelle. Convoqué chez son patron d’une entreprise de métallurgie, celui-ci lui dit qu’il est très satisfait de son travail, de ses compétences mais qu’il en faisait un peu trop de toujours soutenir ces collègues d’atelier et lui donne 3 mois pour changer. Alerté par la comptable auprès de qui Maurice Pepe demandait son compte, l’employeur indique à Maurice qu’il ne lui a pas dit qu’il le mettait dehors. « Oui je sais, mais vous m’avez donné 3 mois pour changer et comme je sais que je ne changerai pas, je préfère partir maintenant »…

Un homme de caractère donc et un homme sensible, fraternel et soucieux des autres.

Sensible au « courage » que lui lança une jeune mère de famille croisée en gare de Strasbourg alors qui était, bracelets aux poignets encadré par la feldgendamerie, repris lors d’une tentative d’évasion si près de chez lui, de Gaby. Il en parlait avec émotion.

Soucieux des autres et notamment de ceux dans l’adversité. « Quand je vois un reportage, des actualités concernant  des prisonniers, je ne peux pas m'empêcher de me mettre e de leur côté, c’est plus fort que moi c’est dans mes gènes ».

Sensible pour Gaby, son amour éternel, partie il y a longtemps maintenant. Celle qu’il a aimé tout de suite, elle 14 ans et lui 15, lors de cette messe de minuit à Seloncourt lorsqu’elle est venue s’agenouiller à côté de lui pour la communion.

Celle disait-il qui a pris bien plus de risque que lui en cachant des armes pour la résistance.

Celle avec qui il a sillonné la France en moto puis en voiture, celle avec qui ils ont accueilli la petite Corinne, chère à son cœur.

Peu perméable aux décorations, il fut sensible à la légion d’honneur qui lui fut décernée : « je suis sûr que ça aurait plaisir à Gaby ».

Maurice, c’est bien la première fois que je me retrouve en groupe avec vous et que nous ne chanterons pas  ce chant des rawas « dans le cul ils auront la victoire » qui concluait nos repas.

Maurice, vous allez nous manquer.  Vous allez me manquer.

C’était tellement important de venir se ressourcer à votre Liberté Dignité, à votre inoxydable conviction que l’histoire ne s’écrit pas sans les hommes sans leur désir d’émancipation. C’est l’homme qui écrit son histoire et il ne faut se la laisser écrire par personne surtout quand l’horizon peut sembler sombre.

Maurice avec votre humour et votre ironie vous avez dit à des collégiens médusés lors d’une de vos interventions dans les établissements  que vous remerciez les allemands car ils vous ont permis de voyager…

Sans doute avez-vous déjà remercié la mort de vous avoir fait retrouver Gaby.

 

Philippe Cholet - Association Ceux de Rawa BFC